vendredi , 22 octobre 2021
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Le marathon de la prétendue liberté.
Seve Prefontaine crosses the finish line in a track meet on April 14, 1973 at Hayward Field, the University of Oregon. (Wayne Eastburn/The Register-Guard)

Le marathon de la prétendue liberté.

L’impossible confinement :

Depuis qu’il a appris à marcher, l’Homme ne tient plus en place et passe son temps à errer. Ainsi, cette habitude de s’agiter dans toutes les directions, acquise à travers les époques, l’a rendu irréductible et impossible à mettre entre quatre murs. Et quand il est contraint à rester près de la grotte, comme lors du confinement imposé au printemps dernier, alors il se débat de toutes ses forces pour s’en dégager et se met à inventer des astuces dites géniales pour s’évader.

Parmi ces artifices offrant un semblant de fuite et d’évasion, une vidéo, qui a parcouru les cinq continents à bord de la Toile, montrait un homme âgé de 40 ans dans le salon de sa maison, en train de courir l’équivalent d’un marathon sous l’œil de sa caméra. Malgré la publicité qui lui a été attribuée par les médias, cette vidéo demeure toute banale puisque la nature court depuis toujours et en mieux : notre vedette ressemble à l’âne de la noria, l’eau et l’irrigation en moins!

Mais en même temps, ce court extrait tait quelques coïncidences fines autour du marathon, du salon et de l’œil de la caméra que les lignes qui suivent tenteront de révéler en deux temps.

Boucles naturelles : marathon grandiose.

Tout d’abord, cette course circulaire n’est qu’une copie de quantités de boucles naturelles éphémères, brèves en heures ou milliardaires en années… visibles ou invisibles…que le corps de ce jeune homme parcourt dans l’indifférence totale. Par exemple, notre Planète-Terre et tous ses passagers à bord, accomplissent en une année un marathon long de 950 millions de KM, sans repos et sans ravitaillement, lors de l’excursion qui les fait voyager autour du Soleil : c’est ainsi que notre sportif profite des charmes de l’hiver et des autres saisons. Et le même athlète, toujours fier de nous montrer ses ridicules bouclettes, oublie, en fêtant son 40ème anniversaire, que son corps vient d’accomplir pour la 40ème fois la trajectoire Solaire : son âge est le fruit de plus de 38 milliards vertigineux KM! S’en rend-il compte?

Le même corps, bien installé sur le dos de la même bestiole terrestre, effectue des rotations autour de lui-même en seulement 24 heures pour assurer l’alternance des jours et des nuits. Tel un derviche tourneur, notre sportif à bord de la planète bleue n’a jamais cessé d’effectuer des rondes longues de 40000 KM. Nous sommes loin, très loin des 42 vaniteux KM que notre sportif exhibe fièrement depuis son caverne.

La Terre, le Soleil… pourquoi pas la Galaxie elle-même : alors quel Universel marathon, cette fois-ci, notre galaxie arpente-elle? Et à quelle vitesse? Et vers quelle destination? Et sous quel Œil…? Ceci pour le Salon-Univers.

Par ailleurs, du côté de l’invisible, le coureur de la vidéo mime à l’identique le marathon de la circulation sanguine qui le traverse, continuellement sans travers ni lacune, dans un autre salon appelé corps humain. Il ignore, sans doute, la distance parcourue sans répit, entre deux contractions cardiaques, par un globule rouge chargé d’oxygène. Il méconnait, certainement, le spectacle marathonien qu’offre à lui tout seul ce même atome d’oxygène : le cortège électronique en perpétuelle rotation autour du noyau dans le salon atomique… Et l’agitation de la cellule vivante… et les danses de la double hélice de l’ADN de ce coronavirus qui porte bien son nom circulaire… et qui lui-même est sur le point d’entamer un troisième tour planétaire puisqu’une 3ème vague se profile!

Bref, nous passons notre temps à mimer, inconsciemment, des trajets le long d’orbites naturelles immémoriales, bien manifestes ou à peine perceptibles, astronomiques ou atomiques …

Boucles culturelles : marathon vital.

En s’agitant comme il le fait depuis son enclos, visiblement très excité, notre sportif semble impatient de sortir pour aller acclamer des usages et fêter des rites. En effet, en parcourant plusieurs fois le même trajet, il traduit, simplement, nos obstinations à célébrer nos cultes et nos cultures : les tours de la Kaaba ou les processions de Pâques, les Koras des tibétains… les circuits fermés de Monaco ou autres… les tournois dans les stades clos, où l’on court derrière un ballon rond ou ovale… les concours sur les pistes olympiques…nos allers et nos retours entre nos domiciles et nos lieux de travail… nos balancements entre nos loisirs et nos obligations… les tergiversations de nos politiques… … les défilés militaires pour s’assurer du couvre-feu… les oscillations hésitantes de l’OMS… les cycles de la Station Spatiale Internationale au-dessus de nos têtes … : que des boucles!

Bref encore, nous passons notre précieux temps à imiter les éléments naturels de l’Univers, du plus petit invisible au plus grand astronomique, et à tourner le long d’orbites culturelles même si nous nous croyons libres…

Cellule inéluctable : liberté illusoire.  

Naïvement seulement, nous nous croyons libres, alors que nous suivons, sans discontinuité du berceau au cercueil, des successions de circuits, appelés cycles de vie. Paradoxalement certainement, nous nous prenons pour des êtres libres, alors que nous sommes programmés à nous enfermer dans des cellules ou cercles que nous nommons vicissitudes. Et même ce dernier mot, vicissitude, trahit notre destinée : de vicem qui signifie tour! Tour qu’on retrouve dans vice versa, donc ce qui tourne comme les boucles tracées par notre champion.

Et pourtant, dès que le petit d’homme s’est mis à marcher, le voilà muré dans crèches et maternelles avant de rejoindre d’autres enclos : écoles, collèges, lycées avec ou sans internat! universités avec ou sans résidence! … mosquées, temples, églises… et ce n’est pas fini, puisque cette même civilisation nous a réunis dans des cinémas et dans des théâtres… dans des entreprises appelées boîtes!  … et une fois le travail fini nous revoilà à la retraite et à la solitude. De temps en temps, comme en cette année coronavirale, pour raison de santé physique ou mentale, nos corps coulent des heures tristes dans des hôpitaux et nos âmes souffrent des jours malheureux dans des asiles… des fois pour motif d’ordre public, des prisons isolent des fautifs pour les mettre à l’ombre de la société… et ultimement, au soir de notre vie, nous rejoignons des maisons de repos… avant de s’isoler définitivement sous terre.

Ainsi, de la naissance jusqu’à la mort nous nous évertuons à s’activer dans des enclos cultuellement préparés et culturellement imposés : qui peut se passer de prières, d’instruction ou de travail…?

Bref enfin, nous passons notre temps, sans nous rendre compte, à nous enfermer, et nous organisons nos activités à tourner en boucles. Et en même temps, nous nous convainquons que si nous étions sans cesse en mouvement, à l’image de notre marathonien, alors nous échapperions, ainsi, à l’enfermement et à l’esseulement. Une pure tromperie.

Un leurre toujours, car même quand nous voulons vraiment nous évader, nous nous entassons dans des voitures que nous appelons caisses! Ou bien nous nous cadenassons dans des trains, avions, bateaux… pour qu’une fois arrivés à destination, nous revoilà entre quatre murs dans un hôtel, dans un club ou dans une résidence, avant de rebrousser le chemin et retrouver routines et cantines… Nous nous convainquons d’être libres en bougeant alors que nous sommes pris, d’où prison, comme dans un bateau de croisières : nous bougeons sans jamais quitter le vaisseau. Nous singeons, instinctivement, malgré nous, l’état de notre embarcation : le Globe Terrestre où nous sommes heureux de se sentir libres mais captifs : confinés mais en flottaison! Il fallait s’en douter.

Gardons en mémoire, pour le prochain numéro, l’autre partie du salon où l’œil de la caméra nous guette.

Par Ata-Ilah Khaouja

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