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Interview avec Mme Amal Seghrouchni

Interview avec Mme Amal Seghrouchni

Mme Amal Seghrouchni

On remercie beaucoup Mme Amal Seghrouchni, Executive President du Centre International d’Intelligence Artificielle du Maroc – Ai movement, d’avoir bien accepté de consacrer le présent entretien à Lte magazine en dépit de son agenda très chargé. (voir biographie de Mme Seghrouchni à la fin de l’interview)

1- Quels bouleversements va provoquer le rapprochement des neurosciences avec l’intelligence artificielle, notamment en marketing ? Est-ce le début pour aller vers la singularité ?

R1 – L’intelligence artificielle a toujours cherché à reproduire les processus cognitifs humains. Sa genèse consiste en une conjecture énoncée par quatre chercheurs Américains au summer camp de Darmouth en 1956*. Le rapprochement avec les neurosciences donne des ailes à l’intelligence artificielle et lui permettra d’être plus précise et plus pertinente dans la compréhension des processus cognitifs humains. Cela bouleversera de nombreux pans de notre vie et en particulier les usages en termes d’interaction, à des fins thérapeutiques certes, mais pas uniquement.

Grâce aux capteurs, l’IA embarquée peut déjà tracer les activités cérébrales afin de mieux comprendre ce qui se passe dans le cerveau humain ; ce qui permettra d’expliquer, de comprendre voire de prédire les comportements humains lors d’une interaction avec la machine. Nous franchissons ainsi un nouveau pallier d’inspection et d’introspection dans l’intime de l’humain.

2-En plus de l’informatique et des mathématiques, l’intelligence artificielle s’inspire de plus en plus des domaines comme celui de la linguistique, la psychologie et de la philosophie. Cela veut dire qu’on essaye d’aller plus loin dans l’interaction entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine ?

R2 – Oui, l’humain cherchera toujours à aller plus loin ; mais cela veut dire aussi que l’Intelligence Artificielle ne peut être assimilée à l’informatique. L’IA est beaucoup plus large et constitue une discipline à la confluence des mathématiques, des sciences cognitives, des neurosciences, de la sociologie, de l’éthologie, etc.

Personnellement, je pense que l’IA est un voyage dans notre civilisation. Elle nous donne les moyens de faire de l’introspection dans ce que nous avons de plus précieux : notre intelligence avec l’objectif ultime d’essayer de reproduire ses échos artificiellement dans des machines.

3-Lors de votre excellente conférence à l’Ecole Mohammedia des ingénieurs (EMI) le 24 octobre 2023, vous avez évoqué la possibilité pour l’intelligence artificielle d’utiliser des bases de données sélectives afin d’éviter des bases de données non fiables. Comment doit-on opérer pour le choix de ces bases de données fiables ?

R3 – Je vous remercie pour votre appréciation.

En effet, nous avons vu apparaître de nombreux problèmes comme les biais des données (l’endogénéité des données, l’absence de variables ou les variables omises, les biais de sélection) du fait de l’utilisation des données tous azimuts. Pour assurer une bonne inférence, valide et efficace, il faut être exigent sur la qualité des données de l’apprentissage.

C’est donc important de n’utiliser que des données « propres». Il vaut mieux privilégier des données de qualité à des données massives. Cela nécessite une collecte de données qui soit rigoureuse et bien conduite y compris relativement au respect de la protection des données.

Pour illustrer mon propos, je citerai le chatbot « Aima » que nous avons développé au sein d’Ai movement pour répondre à des questions sur la guerre d’Ukraine. ChatGPT dans sa version GPT3 était incapable de répondre aux questions sur la guerre d’Ukraine car il a été entrainé sur des données issues d’Internet et antérieures à la guerre d’Ukraine (il s’agit de ce qu’on appelle un biais d’endogénéité). « Aima » a été entrainée sur un ensemble de données à jour ce qui lui a permis d’avoir des réponses très nuancées et perspicaces.

Aujourd’hui, si vous posez des questions à ChatGPT sur le conflit Israélo-Palestinien, vous aurez des réponses, fausses, biaisées et très « orientées ».

D’où le besoin de réguler les technologies de l’IA.

 4-L’intelligence artificielle évolue chaque jour. On est déjà dans la conception automatisée de réseaux de neurones profonds. Et les applications contiennent de millions de paramètres. Par exemple le programme ChatGPT3 contient plusieurs millions de paramètres. Etant donné ces évolutions comment l’Afrique peut se positionner sur domaine de l’intelligence artificielle ? 

R4 – Justement, l’IA est une chance pour l’Afrique car elle permettra de sauter des étapes. On parle souvent de « leapfrog ». L’IA, développée et déployée de manière responsable, peut apporter des solutions efficaces à tous les objectifs de développement durable promus par les nations unies à Horizon 2030.

5-Lors de votre conférence de l’EMI le 24 octobre 2023, vous avez évoqué des outils comme « Tarjwoman » qui ont été primé lors de la conférence co-organisée avec ONU-Femmes. Pouvez-vous nous donner plus d’informations à ce sujet ?

R5 – Oui, j’ai évoqué le projet Tarjwoman qui a donné lieu à une application capable de scanner des documents et de les résumer puis de restituer leur contenu oralement. Ce projet s’adresse essentiellement à des personnes qui ne savent pas lire mais l’application peut être très utile quand la langue source n’est pas maitrisée ou et de ce fait, s’adresser à toutes les franges de la population. C’est un projet scalable au niveau Africain et peut apporter une réponse concrète aux problèmes d’analphabétisation.

 (*) John McCarthy, professeur adjoint de mathématiques à Dartmouth Collège, un des 4 chercheurs Américains ayant formulé cette conjecture : “ tout aspect de l’apprentissage et de n’importe quelle caractéristique de l’intelligence peut être si précisément décrit qu’en principe, une machine devrait pouvoir être fabriquée pour simuler l’intelligence. Des tentatives seront menées pour trouver comment fabriquer des machines étant capables d’utiliser le langage naturel. Mais aussi de formuler des abstractions et des concepts. Et enfin de résoudre des sortes de problèmes habituellement réservés aux humains, et de s’améliorer elles-mêmes. ”.

Biographie de Mme Amal El Fallah Seghrouchni :

Executive President du Centre International d’Intelligence Artificielle du Maroc – Ai movement. Pr. Amal El Fallah Seghrouchni was appointed by His Majesty the King of Morocco as a member of the Higher Council of Education, Training and Scientific Research in Morocco. The Royal appointment took place on November 17, 2022 for a 5-year term.

Pr. Amal El Fallah Seghrouchni is currently the Executive President of the International Center of Artificial Intelligence of Morocco, Ai movement within the Prestigious Mohammed VI Polytechnic University – Morocco.

She is “exceptional class” professor at Sorbonne University, Faculty of Sciences and Engineering – Paris and currently holds the Industrial Chair of Excellence (Digital Twins for Cognitive Radars) funded by Thales at SCAI-Abu-Dhabi.

She is a member of the UNESCO World Commission on the Ethics of Scientific Knowledge and Technology (COMEST) for a 4-year term (January 1, 2020 to December 31, 2023). She is interested in the ethical questions of new areas of scientific and technological research such as Artificial Intelligence, Data Sciences, the Internet of Things, Robotics, etc.

 She is a member of the expert group of the UNESCO Initiative “AI and the Futures of Learning” for a 2-year term (from November 1, 2022 to October 31, 2024). This expert group is responsible for providing strategic and technical guidance to the initiative to help UNESCO Member States harness the benefits and mitigate the risks of the use of AI in education, l UNESCO has implemented an initiative on AI and the futures of learning. The project is structured around three areas of work: (1) a report proposing recommendations on the future of learning using AI; (2) a guide to ethical principles relating to the use of AI in education; and (3) a guiding framework on AI skills for students.

Pr. Amal El Fallah Seghrouchni holds a Ph.D in computer science at Sorbonne University and a Habilitation to advise Research in AI at Sorbonne Paris North. Worldwide expert in Distributed Artificial Intelligence, she was General Chair of AAMAS 2020 – NZ. She has initiated numerous research projects and international collaborations, she has directed 35 Ph.D students and published 24 books or proceedings and over 200 articles.

She is passionate about ethical issues of emerging technologies, social issues related to ethics, gender, inclusion and social justice. Member of the World Commission on the Ethics of Scientific Knowledge and Technology of UNESCO (COMEST), she was nominated for the Berkeley World Business Analytics Awards, in the category « Woman of the Year » – 2021 for the African continent.

Short presentation of Ai movement (https://aim.um6p.ma/fr/home/)

Ai movement, the Moroccan International Center for Artificial Intelligence is a center of excellence in artificial intelligence. It is mainly a regional hub for AI and SD for AI transformation with the following objectives:

  • Promote the emergence of Moroccan and African expertise in in artificial intelligence and data science.
  • Develop a Moroccan and African human-centered approach based on ethics, responsible and explainable AI for inclusion, harmony and social good and to serve economic and social development

The center offers an executive master program on AI governance & Practice. The program is organized into four certificates: AI Foundations, AI Governance, AI Transformation and AI Applications. Certificates can be taken independently or accumulated towards a master’s degree.

The center also offers doctoral programs for young researchers to develop AI-based systems around the center’s research projects.

Entretien réalisé en français par Ahmed Khaouja (Lte magazine).

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