dimanche , 19 mai 2024
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Esope entre plats et plateaux

Esope entre plats et plateaux

De quoi s’agit-il ?

Cette fin d’année a été marquée par des événements à conséquences terriblement lourdes : des tremblements de terre, suivis ou non de tsunami, et des guerres. Le manque de neutralité dans la couverture de ce genre d’événements est une constance historique qui ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier.  Or, dans les deux cas, les télécommunications ont été présentes sur le théâtre des opérations dès les premiers instants et, pour nous, c’est l’occasion de revisiter une fable ancestrale toute d’actualité et d’y déceler une vérité pure, intuitive et absolue.

La fable d’abord

La fable désignée est attribuée à Esope (620-560 avant JC), mais elle a des échos berbères, elle se raconte en Touareg, se diffuse en chti et se transmet dans d’autres dialectes et langues ; fable qui a bien prédit l’origine de l’impartialité des communications et de leur manque de neutralité.  Dans cette fable, que nous extrapolons aux télécommunications, Esope décrit la circulation des messages, brosse un portrait réaliste des communications et les place à mi-chemin entre le bonheur et le malheur, à une place équidistante du vice et de la vertu. Selon !

En effet, à son maître Xanthos qui souhaitait, respectivement, se délecter un jour du meilleur repas et avaler, le lendemain, la plus fade des nourritures, Esope proposait, à chaque fois et à deux reprises, le même plat composé exclusivement de langues. Et à Esope de justifier cette répétition gastronomique : la langue est le seul organe qui traduit la chose et son contraire, le meilleur et le pire. En effet, la langue, donc la parole et par conséquent la communication, est la meilleure des choses : grâce à elle on décrit la beauté et on énonce la vérité, on tisse le lien social et on libère le mystère des sciences… Et en même temps, cette même langue peut aussi être la pire des choses, la mère des mensonges et des montages qui nourrissent les conflits et provoquent les guerres. La courte fable traitée ici, ʺla langue d’Esope ʺ, est facilement googlisable.

Numériquement vicieux

Lors d’un quelconque événement naturel catastrophique, comme un tremblement de terre ou des inondations, les smartphones sont, aujourd’hui, les premiers à être présents, sur les lieux du drame, bien avant les secours vitaux et les services de l’état. Et bien longtemps même avant l’arrivée des équipes de télévision ou des premiers journalistes. Et le détenteur du téléphone court vers le lieu du drame ou du tragique et entame la prise de vue et le tournage, non sans arrière-pensée, non sans préméditation. Il simule le courage et l’héroïsme, prétend secourir et soutenir, affiche le don et la générosité. 

Le mal n’est pas dans le don en soi ni dans la générosité en elle-même, mais dans cette manière de donner qui le fait entendre à la terre entière : hypocrisie et ostentation qui s’apparentent aux vices. Pire encore et plus vicieux de surcroît, c’est de dire au globe entier que l’on donne un ou deux sous, et de cacher, par contre, le véritable mobile du don : gagner des sommes et récolter des billets en centaines à l’aide de la monétisation générée par le nombre de vues et de visionnages… Le vice, c’est d’exposer le don d’un sou et occulter le gain de cent billets : quoi de plus faux que le vicieux, quoi d’immensément artificiel que l’hypocrite. Au contraire, le véritable don, l’authentique geste de générosité est celui qui ne se voit pas ou, du moins, qu’on ne fait pas voir. Ce qu’on ne voit pas c’est ce qui est appelé virtuel.

Numériquement vertueux

Equipés de smartphones, des anonymes peuvent s’avérer d’un secours vertueux inestimable lors de catastrophes politiques telles que les guerres, où ils peuvent même changer le cours du déroulement des événements sur le théâtre des opérations par leur apport, spontané, volontaire, désintéressé et non commandé.

Innocemment et naïvement, ces acteurs de l’ombre entament la prise de vue et le tournage sans considération personnelle ni un quelconque intérêt, ; ils captent les premières traces de témoignage sans injonction extérieure ni ordre étranger. Et pendant que ces messagers de la liberté d’informer œuvrent sans de faire voir, virtuellement, pendant qu’ils filment et transmettent, au milieu de cet humble anonymat, les machines d’information subventionnées par les pouvoirs ou par les forces financières, les médias classiques traitent l’information avec la plus grande précaution de ne pas heurter les intérêts des mécènes et avec le soin considérable de ne pas déprécier la renommée des commanditaires.

Malgré les grandes difficultés rencontrées et l’absence total des infrastructures, en dépit du manque des nécessités rudimentaires qu’exige la vie, comme l’électricité, les smartphones, chargés au solaire, se faufilent partout et vont là où les canaux de transmissions traditionnels ne peuvent s’engager. En véritables aventuriers, ces explorateurs de la vérité n’agissent pas selon un quelconque ordre ni en réponse à une certaine instruction comme l’a été le serviteur Esope. N’ayant aucune ligne éditoriale dictée à suivre, muni d’un appareil virtuel, ces messagers passent-par-dessus les décombres à la recherche de la vérité et s’évertuent, en virtuoses, à métamorphoser, ainsi, le virtuel en vertueux et le vice en vertu. Nous y sommes : virtuel, vertu, s’évertuer et vertueux auxquels on peut rajouter viril, tous ces mots proviennent d’une même racine : virilem qui signifie exactement viril donc vigoureux et puissant. En effet, il faut être dans toute sa force physique et sa vigueur pour faire son devoir, et en même temps, ne pas s’exposer aux caméras, et décrire ce que la presse classique fuit.  Quoi de plus vrai et réaliste que le virtuel vertueux !

Pour finir : du plat au plateau

La fable est plus sérieuse qu’il n’y paraît, et présageait déjà, depuis ce lointain siècle, l’état de nos systèmes de communications et d’information. En effet, Esope en ayant préparé le plat de langues, répondait à une recommandation ou à une préconisation, à une instruction ou à une prescription. En un mot, à un ordre, celui de son maître, Xanthos.

En ayant agi comme il s’est conduit, il nous alertait que les métiers de la communication donc de l’information cessent d’informer vertueusement dès qu’un maître est derrière la commande. Le trésor de la fable est le suivant : tous les jours, des cuisiniers de l’information nous préparent, dans les coulissent des scenarii, des accommodations comme celles qui s’opèrent en cuisine, qu’ils nous servent sur les plateaux de télé ; des menus bien concoctés, selon l’intention et l’intérêt du chef, qui est le financier de la chaîne. Et le mot chaîne est bien nommé ici : esclavage et servitude, assujettissement et obligation.

Cette fable nous invite à distinguer entre le média vertueux qui fait de l’information son métier ; et l’autre, vicieux, qui fait son métier de la désinformation.

Par Ata-Ilah Khaouja

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