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L’intelligence économique: un mode de gouvernance stratégique

L’intelligence économique: un mode de gouvernance stratégique

Par M. Mohammed Taher Sbihi, chercheur en gestion et spécialiste de la normalisation comptable au Maroc.

 

 L’intelligence économique (IE) est un mode de gouvernance fondé sur la maîtrise et l’exploitation de l’information stratégique pour créer de la valeur durable dans une organisation. Elle se décline en veille/anticipation, maîtrise des risques (sécurité économique) et action proactive sur l’environnement (influence).

L’activité de surveillance n’est pas une création du siècle, l’homme est inné de vouloir savoir ce qui l’entoure, de prévoir ce que son environnement pourrait être et devenir, afin de réagir, de s’adapter et d’évoluer. C’est le fondement de sa constitution. Et c’est le principe même de l’intelligence économique.

 « Le désir de connaître, pour maîtriser davantage l’environnement, en élaborant une stratégie et en mettant en œuvre des tactiques, constitue l’un des fondements de toute démarche anthropologique. L’homme veut savoir pour agir : c’est une donnée de base de la condition humaine. » Eric DELBECQUE.

Connaître l’autre, l’ennemie en particulier, «voir sans être vu », ce que Philip BAUMARD qualifie de « surveiller la surveillance ». Des évolutions suivant des périodes et des conditions (politiques, idéologiques,…), le principe a été modifié. Il est devenu « voir avant d’être vu ». Ce que l’auteur appelle le néo- panoptisme.

Ce courant est développé par l’auteur en se basant sur le panoptisme classique, fondé par Jeremy Bentham (1787), qui a construit une tour gérée par une seule personne, permettant de surveiller tous les prisonniers aux alentours. Du fait que la sentinelle n’est pas localisée, cela donne l’impression, à chacun des prisonniers, qu’il est surveillé, même si ce n’est pas le cas. Cela permet de réduire l’effort et le coût, en jouant sur le facteur psychologique.

Ainsi, le néo-panoptisme remplace l’architecture physique par une architecture virtuelle, celle du système d’information. Par ce biais, on veut donner l’impression aux acteurs de l’organisation, qu’ils sont surveillés, tout en minimisant l’effectif des personnes qui surveillent et en utilisant les technologies les plus développées.

Apparue aux Etats-Unis dans le domaine militaire, puis dans celui des affaires, l’intelligence économique (competitive intelligence…les britanniques parlant de business intelligence) s’est imposée depuis 1967, dans les plus grandes entreprises à travers le monde. Toutefois, elle peine aujourd’hui, à trouver sa place, dans les PME, où le concept est souvent perçu, à tort, comme abstrait et dogmatique. L’acception anglo-saxonne du terme « intelligence», à traduire littéralement comme « connaissance approfondie », est souvent confondue avec l’espionnage économique.

En Europe, comme partout ailleurs, des mutations profondes ont affecté l’environnement des entreprises, depuis quelques années. Ces mutations sont en général d’ordre économique (globalisation des échanges et segmentation plus fine des marchés), géopolitique (éclatement du bloc communiste et accroissement du rôle de l’Union Européenne), et  technologique (accélération de l’innovation et compétition pour la prééminence commerciale).

Dans ce contexte, où l’innovation est le moteur de la croissance, ces mutations ont conduit les entreprises à repenser la stratégie industrielle et à redéfinir les voies et moyens, à même d’affronter au mieux les nouveaux challenges qui se présentent.

Parallèlement, le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a contracté l’espace et le temps, en conduisant  à une dématérialisation de l’économie. De surcroit, il a rendu les marchés plus concurrentiels et l’environnement des entreprises plus complexe, plus mouvant et moins perceptible. Ainsi, chaque entreprise connaît, aujourd’hui, de nouvelles contraintes, de plus en plus pesantes telles que :

  • l’extension géographique de son environnement concurrentiel, national et surtout international;

  • l’évolution des règles régissant le commerce international, entraînant notamment la disparition des protections douanières, et parallèlement, l’avènement de nouvelles formes de lobbying des Etats et des grandes firmes supranationales ;

  • le développement des nouvelles technologies de l’information et des moyens de communication, qui favorisent l’accès aux marchés porteurs, au profit des concurrents internationaux.

En France, le concept d’intelligence économique, apparu récemment au début des années 90, est postérieur au concept de veille, formalisé vers le milieu des années 80. Le premier se démarque du second de deux manières complémentaires:

  • Intelligence économique = veille + protection du patrimoine + actions d’influence. Ainsi, l’intelligence économique intègre deux dimensions supplémentaires par rapport à la veille, que sont:

- d’une part, la capacité d’influence, c’est-à-dire l’art d’utiliser l’information afin d’impacter les marchés;

- d’autre part, la protection du patrimoine informationnel, c’est-à-dire la capacité de l’entreprise à préserver l’information relative à ses connaissances, à son savoir-faire, à ses choix stratégiques… face aux risques liés à l’inadvertance, à la négligence ou à la malveillance;

  • « Veille » revêt donc une connotation « collecte », alors que « Intelligence économique » intègre, en plus, la connotation « traitement – analyse ». Comme le souligne, à juste titre, les acteurs économiques nippons, “l’information appartient à celui qui sait l’exploiter’”.

« L’intelligence économique » (IE) se heurte, en fait, à plusieurs approches, car se trouvant encore en cours de conceptualisation. Les auteurs s’accordent cependant à retenir un tronc commun qui la définit comme l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de diffusion de l’information, utile aux acteurs économiques, en vue de son exploitation… L’IE se différencie alors de l’espionnage économique, par le fait qu’elle ne recourt qu’aux moyens légaux pour son exercice.

L’information utile est celle dont les différents niveaux de décision de l’entreprise, ont réellement besoin, pour améliorer le positionnement de celle-ci, dans son environnement concurrentiel.

Selon Philippe Baumard, “L’intelligence économique n’est plus seulement un art d’observation, mais une pratique offensive et défensive de l’information. Son objet est de relier entre plusieurs domaines d’activité, pour servir à des objectifs tactiques et stratégiques de l’entreprise. Elle est un outil de connexion entre l’action et le savoir de l’entreprise.”

“L’IE … a pour objet la réduction de la part d’incertitude dans la prise de toute décision stratégique (alliance, fusion, concurrence, scission ou influence). Si, à cette finalité, on ajoute la volonté de mener des actions d’influence sur les marchés, il convient de parler alors d’intelligence économique.” estime Carlo Revelli.

L’IE est par nature transversale et s’appuie sur des informations issues de sources ouvertes, c’est-à-dire accessibles au public. Elle implique une gestion active des réseaux, des partenariats, et des concurrents (notion de co-opétition : coopération concurrentielle pour un intérêt commun supérieur).

L’IE se déploie selon une démarche séquentielle en huit étapes :

1/ Prendre conscience : reconnaître l’existence d’un besoin en information et de sa destination et de bien le définir, en cernant les risques inhérents à celle-ci.

2/ Collecter : Il s’agit d’interpeler les sources d’information accessibles et de recueillir les ressources disponibles, mais utiles. La recherche peut être effectuée grâce à des outils de veille systématisés.

3/ Traiter : L’information brute recueillie doit être traitée, c’est-à-dire, hiérarchisée, synthétisée et, éventuellement, décryptée, selon les besoins exprimés.

4/ Analyser : Fiabiliser et interpréter l’information pour l’inclure dans le paramétrage de la décision, sous une version formalisée.

5/ Diffuser : détenir l’information ne suffit pas, encore faut-il mettre en place un circuit de partage efficace, pour que les acteurs du système soient au courant au bon moment.

6/ Exploiter : Etre au courant ne suffit pas, encore faut-il savoir exploiter à bon escient l’information reçue.

7/ Protéger : il s’agit de couvrir les risques liés aux outils de communication et de stockage de l’information, qui pourraient altérer celle-ci (malinformation, désinformation…). Cette sécurité vise aussi à sensibiliser les collaborateurs sur les risques éventuels liés à leur comportement, susceptibles de trahir le dispositif de sécurité mis en place.

8/ Exercer un lobbying : être actif dans les réseaux et savoir, grâce à la manipulation de l’information, influencer les décideurs locaux, nationaux et/ou internationaux afin de les amener à prendre des décisions qui vous sont favorables.

Comme précédemment soutenu, les entreprises évoluent actuellement dans un environnement complexe, instable et imprévisible par le phénomène de la mondialisation, par la pluralité des échanges, par l’accroissement de la masse d’informations et sa vitesse de circulation, ainsi que par les multiples facettes de la crise économique.

Dans ce sillage, l’IE incite donc à une recherche ordonnée et systématisée de données et d’informations précises sur les concurrents, les fournisseurs, les sous-traitants, les clients, les partenaires … à identifier les vulnérabilités, en vue de les anticiper. Face aux différents défis, l’IE devient un outil efficace de veille (veille concurrentielle, veille technologique, veille commerciale, veille juridique…) et partant, de prévention des risques de déstabilisation, voire de disparition.

L’Intelligence économique est une activité transversale, qui incite à penser autrement et qui peut être pratiquée à tous les niveaux hiérarchiques de l’entreprise et dans de nombreux domaines d’expertise.

Afin d’être effective et efficace, elle nécessite la mobilisation de ressources humaines, matérielles et techniques conséquentes et variables, en fonction de la dimension de la structure (des experts en veille et des logiciels adaptés). Il existe néanmoins des outils peu onéreux voire gracieux, libres d’accès et disponibles sur la toile  (réseaux sociaux, sites de presses, d’entreprises et d’institutions, blogs, rapports d’activités, newsletters etc…).

En conclusion, depuis la fin de la guerre froide en 1991, on assiste à une globalisation des marchés et à l’émergence de situations d’antagonismes économiques mondiaux, dont les protagonistes sont à la fois des blocs économiques supranationaux et des entreprises. Il en résulte un durcissement de la concurrence, alors même que la création de la valeur des entreprises repose, de plus en plus, sur la conquête de marchés trans-frontaliers.

A une économie de production a succédé une économie de marchés. La logique économique ne se résout plus à créer et à répartir la richesse, mais à délocaliser la création de la valeur et à déconcentrer la recherche des débouchés.

Parallèlement, les NTIC, issues du mariage de l’informatique, de l’électronique, des télécommunications et de l’audiovisuel, ont révolutionné l’accès à l’information. La toile Internet permet aujourd’hui d’accéder à plus de 10 milliards de données, entraînant une baisse constante du coût de l’information primaire (brute et directement disponible).

Dans ce foisonnement, L’émergence de l’intelligence économique ambitionne de nous apprendre à analyser et à capitaliser sur des situations socio-économiques de plus en plus complexes.

L’information, devenant une ressource stratégique pour les acteurs privés, comme pour les acteurs publics (information is power), la difficulté n’est plus de l’obtenir, mais de la gérer et de la protéger. Car ce sont ces deux dimensions qui lui confèrent un avantage compétitif et qui permettent à l’intelligence économique de commencer à tirer ses lettres de noblesse, en devenant un outil de gouvernance stratégique consacré.

Par M. Mohammed Taher Sbihi, chercheur en gestion et spécialiste de la normalisation comptable au Maroc.

 

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