lundi , 11 novembre 2019
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Les fluctuations boursières sont-elles conjoncturelles ou structurelles ?

Les fluctuations boursières sont-elles conjoncturelles ou structurelles ?

Par A. Khaouja, qui est à la bourse de Casablanca en 2019

Pour mémoire, la dernière crise financière qu’a connue le monde remonte à l’année 2008. Elle a impacté sérieusement les économies de tous les pays et plusieurs milliards de dollars ont été perdus au niveau des grandes places financières. Dans cet article, on essayera de voir si les fluctuations financières observées dernièrement sont-elles dues à l’absence de modèle économique viable ? Ou bien, il s’agit simplement de corrections propres d’une finance non régulée ? Ou cela concernerait-ils les deux à la fois ?

A travers le présent article, on va soutenir l’hypothèse que les fluctuations financières sont dues d’une part, à l’absence de modèle économique, et d’autre part aux dérives touchant les finances internationales.

A cet égard, rappelons une chose importante ; c’est que l’économie occidentale a été sauvée dans les années 30 par les vertus de l’économie de l’ex-URSS, qui n’avait pas, à l’époque, été touchée par la récession. En effet, pour sortir de la crise de l’époque, l’économiste Keynes avait proposé aux gouvernements des pays occidentaux d’intervenir dans l’économie par l’introduction de la régulation économique. J. Keynes avait recommandé en 1936, une relance de la croissance économique par la baisse des crédits et par la promotion de l’investissement public afin d’assurer le plein emploi. Sa doctrine a eu une grande influence sur les politiques économiques du XXème siècle, particulièrement en occident. Mais à force de l’appliquer dans le temps et dans l’espace, le modèle Keynésien a été responsable entre autres de l’augmentation des déficits publics et des endettements des pays, ce qui a amené à la déclaration de la crise de la dette vers la fin des années 70. Chose qui a poussé à son tour à la mise en œuvre d’actions de désengagements et de déréglementations un peu partout. En outre, la tendance à la dématérialisation de l’économie mondiale a affaibli mathématiquement la relation macro-économique qui liait l’emploi aux investissements, relation qui était à la base du modèle keynésien.

Ainsi, la déréglementation de l’économie mondiale a été amorcée en Occident au début des années 80, comme solution alternative, dans le but d’assurer la croissance économique. Croissance ayant été par ailleurs affectée par la crise du pétrole des années 70 et par l’arrivée sur le marché international des quatre dragons asiatiques.

         Dans cette mouvance, les pouvoirs publics des grands pays industrialisés ont entamé la déréglementation des secteurs importants de l’économie telle que celui de la finance et des télécoms. Ce processus, dont les enjeux sont multiples, a été étendu à certains pays en voie de développement dans le cadre des plans d’ajustement structurels visant le rétablissement des grands équilibres macroéconomiques.

         L’objectif de cette déréglementation est le développement économique par la participation des capitaux privés suite à la défaillance du modèle économique keynésien qui s’appuyait en plus sur la participation des capitaux publics dans l’investissement des infrastructures.  Cette déréglementation a permis l’introduction de la concurrence encadrée par des autorités de concurrence ou des régulateurs spécifiques à un secteur, à qui on demandait entre autres de concilier en permanence l’exigence de la rentabilité financière et l’impératif du service universel. De ce fait, après avoir déclaré les limites du modèle keynésien sur le plan économique, tout semble indiquer que le « keynésianisme financier » revient aujourd’hui en force, mais cette fois ci en aval, pour corriger en particulier les dérives ayant touché les finances internationales (Exemple : le plan PAULSUN lancé aux USA en 2008 qui avait comme objectif de sauver les banques des faillites.)

Ces déviations touchant la finance internationale découlent en grande partie de la déréglementation du système financier, dont l’objectif était d’accroître la mobilité et la liquidité des capitaux, et la suppression des frontières réglementaires entre les différentes bourses. Cette déréglementation du système financier a joué un rôle de catalyseur dans les différentes crises depuis 1987 particulièrement grâce à l’apparition des produits dérivés. Ces derniers, comme les contrats à terme, les options et les swaps, sont nés de cette déréglementation. En effet, ils permettent aux spéculateurs de réaliser des gains ou des pertes considérables en pariant, par exemple, sur l’évolution de l’indice boursier. Actuellement en 2019, l’encours du marché des produits dérivés avoisine, selon la chaine BFM bourse, un million de milliards de dollars.  Il était de 800 000 milliards de dollars en 2016 et s’élevait à 600.000 milliards en 2008.  En 1995, cet encours du marché des produits dérivés était à peu près de 27000 milliards de dollars et en 1990 il était à hauteur de 5700 dollars. On peut s’apercevoir ainsi que personne ne peut arrêter cette tendance à la hausse du marché des encours des produits dérivés.

En absence d’un modèle économique viable, les fluctuations financières et monétaires vont probablement se suivre. Le crash boursier de 1987 a été déclenché suite à l’annonce par le gouvernement américain d’un déficit budgétaire et commercial plus important que prévu. De plus, le mini-crash de 1989 a été dû à l’échec de l’offre publique d’achat sur la société United Airlines aux USA. Aussi, la crise de 1997 fait suite aux taux de croissance élevés que connaissaient les pays du Sud-est asiatique. Et la crise boursière du début des années 2000 est liée à l’effondrement des valeurs technologiques (e-krach). Enfin, la crise de 2008 était due aux « subprimes », crédits inventés, aux Etats Unis, dans le cadre de l’endettement massif en vue de stimuler la croissance. Autrement dit, les crédits par les intermédiaires étaient accordés sur la base de la valeur des actifs de l’immobilier et non en fonction des revenus. Pour le partage des risques, ces crédits ont été vendus au niveau mondial avec d’autres titres à tel point que certains analystes ont estimé qu’en octobre 2008, le montant total des créances douteuses qui étaient en circulation au niveau mondial constituaient 60.000 milliards de dollars. On comprend tout de suite que les plans prévoyant d’échanger, à un certain moment, les actifs de mauvaise qualité contre des obligations d’état afin de permettre aux institutions financières de se refinancer auprès des banques centrales en vue de redonner confiance aux marchés interbancaires n’étaient pas suffisant à l’époque.

Par ailleurs, l’adoption des normes comptables IFRS par les Etats-Unis et par d’autres pays a joué un rôle d’accélérateur dans les crises financières. Elles ont permis l’introduction du principe de la « juste valeur » qui implique une valorisation des actifs au prix du marché permettant, à un moment où les actifs étaient surévalués, d’accorder aux actionnaires des dividendes importantes qui n’étaient pas possible au moment où les actifs étaient comptabilisés selon le principe du coût historique.
Dans un contexte de crise financière, ce principe de « juste valeur » joue le rôle d’amplificateur de la crise. Pire encore, dans certains pays comme le japon, on autorise aux banques d’intégrer les plus-values de la bourse dans les fonds propres afin de faire face à une partie des créances douteuses.

Comment faire face à ces crashs boursiers qui ont tendance à se répéter ? Ils représentent en fait des symptômes qui vont continuer à se manifester tant que des remèdes ne sont pas envisagés à la base.

Les fluctuations financières observées de temps à autres semblent marquer une certaine limite de l’intelligence humaine à modéliser les comportements humains sur le long terme. Dans ce sens, tout semble être lié et bien lié, car par exemple on ne peut pas remédier aux problèmes de la finance sans modifier l’économie et la culture.  De ce fait, on ne peut pas remédier à la crise du système financier sans commencer par apprendre à inculquer aux jeunes acteurs la finance, à travers une culture de qualité, des valeurs qui leur permettent de résister à la logique de gagner plus en permanence. Certains professionnels de la bourse critiquent les bases de la culture qui consiste à constamment chercher à gagner plus et l’atmosphère de casino régnant au niveau des bourses mondiales.

Pour le moment, les réformes qui sont proposées sont de deux sortes : Il y a celles qui peuvent être envisagées spécifiquement à la finance et d’autres plus profondes qu’il faut songer à mettre en œuvre sur le plan économique et politique.

A cet égard, quelques réformes de la sphère financière peuvent être envisagées comme suit :

-Redonner à la bourse sa fonction initiale, à savoir apporter de l’argent frais aux entreprises, en l’occurrence à l’économie réelle. En effet, il y a lieu de rappeler que la bourse, symbole du capitalisme, a été mise en œuvre pour assurer la rencontre entre le monde de la production et celui de la finance. Avec le temps, cette mission est devenue plutôt secondaire et la bourse est devenue un lieu de spéculation. En outre, les bourses ont cessé de financer les besoins des entreprises pour commencer à fonctionner à l’envers, en exigeant de ces entreprises des efforts en vue qu’elles rémunèrent suffisamment les différents actionnaires et spéculateurs.

– Mieux encadrer l’encours des produits dérivés, et supprimer certains si cela s’avère nécessaire ; ceux qui sont les plus risqués pour la finance internationale. Déjà par le passé, les dégâts provoqués par ces produits dérivés ont conduit les pays du G7 à recommander à suivre leurs évolutions au niveau mondial. Il y a lieu de préciser que ces produis financiers sophistiqués ont fait sauter malheureusement les règles de prudence observées, jadis, par les banques.

– Confier la régulation du système financier international à un organisme plus proche de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et non au Fonds Monétaire International (le FMI), car le FMI est déjà un acteur financier important ayant pour mission de venir en aide aux pays demandeurs pour trouver des solutions aux déficits de leurs balances de paiement. Mieux encore, le FMI a déjà intervenu en 1997 pour sauver le secteur privé en Asie, afin de résoudre le problème de la liquidité et non celui de l’économie.

-Mettre en place une réglementation qui sanctionne les délits d’initiés. Un homme de la finance aux Etats-Unis avait affirmé à ce sujet « On devrait prévoir des sanctions plus importantes pour les traders qui commettent les délits d’initiés »

– Elaborer une réglementation qui réprime aussi et à temps, les manipulateurs des diverses informations qui visent à donner aux entreprises cotées en bourse une apparence positive et aux investisseurs et aux épargnants une confiance trompeuse.

Si la crise de 1929 est due à l’échec du rôle de la main invisible d’Adam Smith, les fluctuations financières actuelles sont dues entre autres à l’absence d’une bonne régulation du système financier international.

En attendant, la situation économique mondiale n’arrange guère les bourses mondiales. A fin septembre 2019, l’Organisation de coopération de de développement économique (OCDE) a revu à la baisse la croissance mondiale. Elle a rappelé que les guerres commerciales, le Brexit et l’évolution du prix de pétrole compliquent la situation économique et financière de l’économie mondiale. Plusieurs institutions financières comme le FMI s’inquiètent aussi.  Le bras de fer Chine-USA ou la tension au Moyen Orient compliquent davantage cette situation. Les pays en voie de développement comme le Maroc sont affectés également par ces fluctuations financières, notamment au niveau de leurs efforts d’intégration à l’économie mondiale.

 (*)Ahmed Khaouja : est un ingénieur Télécom de l’Ecole Nationale Supérieure des Télécom de Paris et diplômé du cycle supérieur de gestion de l’Institut Supérieure du Commerce et de  l’Administration des Entreprises de Casa.

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