Dimanche , 21 juillet 2019
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Le temps et les smartphones

Le temps et les smartphones

1-L’énigme du temps.

Du sablier à l’horloge atomique, d’hier à aujourd’hui, l’homme a cru, il a cru seulement, avoir compris le temps. Mystérieux, malgré toutes les évolutions humaines, resté hélas une véritable illusion, malgré toutes les tentatives pour le définir et connaître son essence, le temps représente une véritable énigme insoluble et le demeurera, certainement, jusqu’à la fin des temps. Et ce en dépit de tous les efforts accomplis dans le domaine des sciences et des instruments d’observation et de mesure : nous savons le mesurer avec la plus fine précision mais nous ignorons tout sur son essence. Et si on nous interrogeait sur sa nature, nous donnerions la réponse de Saint Augustin qui confirme notre ignorance de sa nature : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais, si on me le demande, et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus ». Les différentes conceptions du temps sont en étroite relation avec les différentes pensées métaphysiques et religieuses, et ces pensées montrent bien comment, en empruntant un autre système de pensée, nous pouvons voir notre monde d’un autre œil. Par exemple, certains contemporains le définissent comme une donnée abstraite ; d’autres, le conçoivent comme une sorte d’espace mental où se déroulent les événements.

Bien des philosophes ont tenté de percer, chacun à sa manière, le mystère du temps. Par exemple, pour Bergson, le temps, dont la mesure par la montre est objective, est distinct de la durée dont la sensation par notre conscience est subjective. C’est ce qui nous fait sentir, d’après lui, que par moment, les secondes paraissent longues, très longues… pour mieux expliquer cette distinction, il rajoute que le temps serait à la durée ce que l’intelligence est à l’intuition : le temps est statique et est mécaniquement quantifiable, comme l’intelligence, par des instruments de mesure, alors que la durée comme l’intuition, qui sont dynamiques, sont perçues uniquement par la conscience…

Pour Michel Serres, qui vient de décéder début juin dernier, le temps serait un découpage, ce qui permet sa mesure et une tension ou un étirement qui serait soit une sensation ou tout simplement un tempérament. Il distingue ainsi trois temps. D’abord, le temps cyclique des horloges, statique et complétement prévisible dans l‘avenir et tout autant dans le passé. Ensuite, le temps irréversible qu’il appelle le temps entropique ou thermodynamique, celui du vieillissement de nos corps, celui du desséchement des plantes et de l’extinction des étoiles… Et enfin, le temps de notre évolution, celui de notre travail, de nos fêtes et de nos inventions… une sorte de temps culturel. Et seuls les deux derniers sont pourvus de sens, nous y reviendrons. Et à juste titre, les différentes tentatives pour le définir, à travers l’histoire, sans jamais parvenir à une seule et unique explication arrêtée une fois pour toutes, prouvent cette nature difficile à saisir du temps, comme si le temps évoluerait dans le temps !

2-Le temps passe si vite à tel point que nous manquons de temps:

Le progrès scientifique nous fait gagner de plus en plus de temps par tous les moyens, certes, et pourtant nous en manquons toujours. Et au fur et à mesure que nous dégageons du temps, grâce à toutes les nouvelles technologies, plus il nous échappe et plus nous avons l’impression d’en avoir de moins en moins. Et c’est cette précipitation dans la perte de temps que le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa présente dans son livre “Accélération” qui est une critique sociale du temps.

Les smartphones nous connectent en permanence et nous inscrivent ainsi dans l’instantané. Et par conséquent, à force de lire plus et de consulter davantage en peu de temps, notamment sur internet, nous le faisons au détriment de notre concentration. Par exemple, les très courtes séquences proposées par YouTube nous incitent à en voir énormément en peu de temps, et nous avons l’impression de découvrir le monde à chaque connexion, ce qui nous pousse à nous connecter de plus en plus fréquemment. Tout cela engendre au passage une dépendance addictive néfaste. Comme l’a très bien décrit Bruno Patino dans son dernier ouvrage, nous serons de véritables poissons rouges dans un bocal numérique et où notre attention serait d’à peine 9 secondes. Cette addiction provoque d’abord une économie de l’attention puisque nous souhaitons voir plus de choses en peu de temps quitte à le faire au détriment de l’attention. Ensuite, notre rapport au monde s’est transformé considérablement ; nous perdons certes de l’attention et de la concentration dans nos tâches quotidiennes, mais surtout de l’attention à l’égard des autres que nous écoutons de moins en moins…

Une véritable transformation que Valérie Julien-Grésin et Yves Michaud décrivent dans : « Mutation numérique et responsabilité humaine… » où on peut lire précisément « le numérique modifie aujourd’hui notre rapport au monde de façon radicale sur plusieurs registres qui constituent les fondements de la structure mentale des humains dont celle concernant la distorsion de la temporalité avec une illusion d’immédiateté ».

Cette consommation de l’immédiateté et cette perte de temporalité n’épargnent aucune génération ni aucun domaine. Même la politique qui d’habitude était emprunte de retenue n’y échappe plus. Certains chefs d’états, par exemple, réagissent aux événements en temps réel via Twitter à l’image du président des Etats-Unis, D. Trump, dont certaines de ces déclarations ont eu des impacts immédiats sur le cours du pétrole. Et pour éviter, justement, les conséquences financièrement désastreuses que peuvent avoir certaines communications à chaud, le gendarme américain de la bourse, ‘’Securities and Exchange Commission (SEC)’’, a interdit récemment au fondateur de la maison Tesla, Elon Musk, d’utiliser le réseau Twitter, évitant toute influence sur le cours boursier de l’action de la marque automobile.

L’humanité manque de temps, certes, puisque plus de 3 milliards de personnes à travers le monde utilisent en 2019 les réseaux sociaux. L’individu manque de temps, puisque l’internaute moyen passe environ 6 heures par jour à naviguer sur internet, ce qui représente environ un tiers de son temps en dehors de ses heures de sommeil ! Si nous le multiplions par les 4 milliards d’internautes dans le monde, nous passerons la barre vertigineuse du milliard d’années en ligne en 2019, dont 365 millions sur les réseaux sociaux.

3-Le temps et le sens de la vie:

Le temps coule à une vitesse vertigineuse et toujours croissante en fonction des différentes manifestations, à tel point qu’on est tout le temps disposé à se projeter en permanence vers un ailleurs qu’on croit meilleur. Ainsi on ne vit plus notre temps comme le vivaient nos ancêtres, mais on prétend le vivre, car il est toujours en fuite, sans jamais pouvoir l’atteindre et nous perdons, du coup, notre objectif qui est l’état du bonheur visé. Prendre son temps et revenir à certains gestes traditionnels peuvent contribuer à donner à nos actions du sens dont nous manquons cruellement. Le sens de notre vie ne nous échapperait-il pas justement car nous voulons toujours paraître occupés, tout le temps pris et drogués d’agendas bien chargés ? Loin de l’instantané, ce sens peut se cultiver dans la conscience du long terme. ! En effet, comme le rappelle toujours Michel Serres : « S’il existe une pollution matérielle, qui expose le temps du climat à des risques, il en existe une deuxième, invisible, qui met en danger le temps qui passe et coule, la pollution culturelle. Sans lutter contre la seconde, nous échouerons dans le combat contre la première ». Et nous constatons, par ailleurs, que même les certitudes intellectuelles ne résistent pas longtemps à cette perte de sens, ce que René Guenon, a très bien résumé au siècle dernier : «le caractère le plus visible de notre époque moderne est l’agitation incessante, de changement continuel, de vitesse sans cesse croissante comme celle avec laquelle se déroulent les événements eux-mêmes ; c’est  la dispersion dans la multiplicité et dans une multiplicité qui n’est plus unifiée par la conscience d’aucun principe supérieur».

Ce constat n’a pas été dressé uniquement par des philosophes mais également par des physiciens comme Carlo Rovelli, qui affirme, dans son ouvrage « l’ordre du temps » paru chez Flammarion fin février 2018, que le temps n’existe pas et qu’il serait plutôt une expérience personnelle ! Il ajoute que s’interroger sur la notion du temps c’est questionner le sens de la vie !

Par Ata-Ilah Khaouja et Ahmed Khaouja

Voir vidéo sur le temps ci-après :

https://www.courrierinternational.com/video/video-le-temps-passe-t-il-trop-vite

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