lundi , 11 novembre 2019
Accueil » tics-Audiovisuel » Et si on faisait du Maroc une société digitale !
Et si on faisait du Maroc une société digitale !

Et si on faisait du Maroc une société digitale !

Par Abdelahad Idrissi Kaitouni (*)

Le virage à ne pas manquer !

De plus en plus de Marocains sont épatés par la digitalisation de l’Administration, des banques et des grandes entreprises publiques et privées. On fait de moins en moins la queue pour payer les factures de téléphone ou d’électricité. Les guichets de banques, qui ont proliféré partout, sont déserts et le personnel réduit à sa plus simple expression depuis que la majeure partie des opérations pour lesquelles on se déplaçait, se font désormais à distance. Les Administrations ne sont pas en reste. Alors que l’obtention d’un document administratif relevait du parcours du combattant, aujourd’hui on vous délivre par exemple passeport ou carte nationale en une semaine.
Le progrès est indéniable, et ne peut aller qu’en se renforçant car le Marocain, en se pliant de bonne grâce à ces offres, démontre son adhésion franche et entière à ce nouveau mode de vie. Bien sûr qu’il faut se réjouir de cette tendance, mais on ne peut pas ne pas déplorer la faiblesse de la cadence de ces changements et le manque d’imagination pour aller de l’avant dans cette œuvre salvatrice de la digitalisation du pays.
J’entends de partout s’élevaient des voix pour me rappeler, comme si je l’ignorais, que l’écrasante majorité des Marocains ne connaissent rien à l’informatique et à l’Internet. J’ai bien envie de répondre : que faites-vous des innombrables produits qui jonchent notre quotidien et qui sont inaccessibles à la majorité soit par manque de moyens pour les acquérir, ou pire par manque d’initiation à l’usage ou la finalité du produit ? On met bien sur le marché des voitures hors de portée du consommateur moyen et même ceux qui peuvent en acheter ignorent cependant tout de la mécanique. De la même manière on peut tout ignorer des nouvelles technologies et vivre dans l’harmonie d’une société digitalisée.

Je ne ferai pas mienne une boutade, attribuée peut-être à tord, à M. Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix 2006, qui aurait dit en substance « que certaines ignorances pourraient être sources de richesse ». De tous temps l’homme qui ne sait pas, s’arrangeait pour aller vers celui qui sait. Ignorer la comptabilité vous amène chez l’expert-comptable, la perplexité qui vous gagne face au maquis des Lois se dissipe chez un conseil juridique, sans oublier la maladie qui trouve remède chez le médecin. Alors l’ignorance de l’informatique et du fonctionnement du Net, ne doit pas non plus constituer une entrave à la numérisation du pays.
Il y a tout lieu de croire qu’une marche forcée vers la numérisation va conduire à une explosion de métiers pour accompagner ceux qui ne connaissent rien au numérique. On verra proliférer des milliers de cyberboutiques devenues pour la circonstance autant de kiosques ouverts à tous ceux qui sont irrités par un écran ou un clavier, ou qui ne savent pas s’en servir. On s’attendra aussi à ce que ces cyberboutiques se spécialisent au fur et à mesure que la digitalisation gagnera de nouveaux domaines. Du dossier médical, à la protection sociale, en passant par la e-administration, le e-commerce, bref tout le quotidien du citoyen sera couvert par ces innombrables métiers de manière à ce que tous les Marocains prennent le train du digital.

Maintenant que la démonstration a été faite que la digitalisation ne laissera personne sur le bord de route, interrogeons-nous sur la meilleure manière de créer cet univers digital. Il ne s’agit pas pour nous de l’inventer, mais de nous inspirer de ce qui s’est fait ailleurs avec beaucoup de bonheur. L’exemple qui s’impose est sans conteste l’Estonie.
Cette république balte, malgré sa petite taille, sa fragilité économique et démographique, et un environnement géostratégique délicat, apparaît aujourd’hui comme le leader mondial incontesté et incontestable de la digitalisation. Comment, en une quinzaine d’années les Estoniens se sont érigés en champions du domaine. L’aventure a commencé en 2005 quand le gouvernement a décidé de faire sien le programme dit « X-Road ». En quoi consiste-y-il ?
A travers ce programme on cherche « la compréhension du fait numérique dans une société dans laquelle la culture générale même des élites, néglige ou méprise le domaine informatique* ». Il s’agit de bâtir un socle « digital sociétal » où le digital façonne la société qui à son tour infléchit au digital les orientations nécessaires. Nous reviendrons prochainement sur ces concepts et les risques qu’ils pourraient faire courir à la protection de l’individu dans une société ouverte au digital et sur le digital.
Notons que le digital représente aujourd’hui 7% du PIB de l’Estonie. En imaginant qu’au Maroc on n’atteigne que 4% après une dizaine d’années d’efforts, le secteur représentera à ce moment-là un volume d’affaires de plus de 30 milliards de Dirhams, ce qui induira dans une hypothèse basse un million et demi d’emplois. « France-Road », une association inspirée du programme « X-Road » affirme que la France aura créé 10 millions d’emplois dans les quinze prochaines années dans ce domaine, dont un tiers dédié à l’intelligence augmentée (Interview de E. Pesenti, Président de France-Road dans la revue Télécom de Juin 2019 (revue spécialisée des anciens élèves de Telecom Paris).

Ce sera une belle aventure économique, mais aussi sociale et culturelle. De la révolution digitale naîtra un nouveau Marocain bien armé pour affronter les défis de ce siècle, un siècle qui apparemment ne nous réserve pas que du bon. Autant prendre le virage tout de suite !

Les indications sur le cheminement vers la voie royale du digital.

La première partie de cet article était un plaidoyer pour l’avènement d’une société digitale. Après avoir évoqué le balbutiement des opérations qui se font jour au Maroc, j’ai insisté sur l’urgence d’une digitalisation rapide du pays en s’inspirant de l’exemple de l’Estonie, le pays qui a le mieux réussi sa transformation. Le pari est d’autant plus gagnable que notre société, qui peine à évoluer, peut trouver dans le numérique les vecteurs et les ressorts nécessaires à de profonds changements.
Après avoir convaincu, je l’espère, du pourquoi de la chose, je me propose de détailler ci-après le comment.
Les débuts, bien que timides, mais prometteurs de la dématérialisation des démarches administratives dans notre pays, conduira à une refonte des méthodes de travail des agents publics et de leurs rapports avec les usagers. La simplification attendue doit nécessairement s’accompagner de la résorption de toutes les lignes de fracture qui craquellent le paysage national, avec une attention particulière à la fracture territoriale. Simplifier oui, mais il faut « éviter de mettre un vernis numérique à de simples échanges de documents » (1), pire, il faut éviter que le système ne soit une collection de portails dédiés à des services web. Faut-il rappeler que la numérisation n’est pas une fin en soi, mais doit faciliter la vie citoyenne et permettre une meilleure allocation des ressources et des compétences.
Le partenariat public privé doit déboucher sur un écosystème des acteurs du numérique, seul moyen de démultiplier les capacités d’innovation et corrélativement de dégager les gains de productivité pour booster l’économie. Le partenariat sera d’autant plus bénéfique qu’il tirera sa substance de la confiance entre l’usager et l’administration. Comme dans tout partenariat, on a besoin d’un leader, ce rôle doit nécessairement revenir à l’Etat, qui va retrouver ainsi dans le digital une dimension supplémentaire de son pouvoir régalien.
Pourquoi la prééminence de l’Etat, pourquoi ce nouveau pouvoir régalien ? Puisque le système se fonde essentiellement sur les échanges de données personnelles, il appartient aux pouvoirs publics d’assurer l’intégrité du citoyen en protégeant les informations propres à chaque individu.
L’accès du citoyen à ses dossiers suppose qu’il s’est préalablement identifié grâce à une « carte d’identité numérique ». La délivrance de cette carte et sa sécurisation rentrent dans l’obligation pour l’Etat de garantir et de préserver les libertés individuelles. L’intégrité et l’authenticité des données doivent subir un double contrôle : les données sortantes sont protégées par une signature électronique et chiffrée, et les données entrantes sont authentifiées et enregistrées dans des systèmes du type blockchain.(2)

Dans notre pays où le citoyen est confronté à la faiblesse chronique des services publics, il faut donner une priorité absolue à la numérisation des territoires. Il s’agira d’adopter en les adaptant les progrès réalisés par de nombreuses communes en Occident dans la gestion numérisée des services d’eau, d’électricité, d’assainissement etc… Ces nouveaux services doivent s’étendre grâce à l’internet à tous les bassins de vie quelle que soit la densité de population.(3) L’attractivité des territoires s’en trouvera renforcée et les disparités régionales auront tendance à s’estomper.
L’approche de la digitalisation par les territoires pourrait s’avérer être les premiers jalons de la solution aux problèmes de la santé et de l’enseignement qui sont les talons d’Achile de la société marocaine. On peut imaginer que la télé médecine et le télé enseignement pourraient constituer la première étape de modernisation de ces secteurs sinistrés. De toutes les manières la digitalisation du pays suppose la généralisation de ces procédés.

Ce serait fastidieux de passer en revue tous les champs qui peuvent être couverts plus ou moins facilement par la numérisation. On s’en abstiendra pour mettre en exergue les multiples écueils qui risqueraient d’entraver l’avènement d’une nation digitale. Le premier qui vient à l’esprit est : «l’illectronisme », un syllogisme qui rappelle tristement l’illettrisme qui frappe encore notre société. Un pourcentage assez important de la population se sent incapable de faire usage de l’écran et du clavier, alors que la généralisation du smartphone laissait espérer moins de rigidité. Les spécialistes conviennent que, même si l’Etat mène de grandes campagnes contre «l’illectronisme », il subsistera beaucoup de personnes qu’il va falloir accompagner pour qu’elles ne restent pas sur le bord de la route. (4)
Deuxième écueil, c’est la destruction de certains liens sociaux indispensables au vivre ensemble. En effet, la dématérialisation systématique de tous les dossiers en rapport avec notre quotidien, rendra inutile de construire des rapports humains diversifiés. Quand aurez-vous l’occasion de rencontrer votre boucher ou votre épicier puisque vous allez leur passer commande par internet ? Vous n’aurez pas non plus l’occasion de dire bonjour à la caissière du supermarché, dont le métier est entrain de disparaître. Une société effrayante en somme !

Tout aussi inquiétant, est le troisième écueil qui touche le principe fondamental de la vie privée. La crainte est forte, très forte qu’une digitalisation débridée ne conduise à l’étalement public de la vie des gens dans un lamentable show du type « big brother ». Dès les années 1970, partout en Europe, on avait pris conscience de la nécessité de protéger les données personnelles. La France a été la première à créer, à travers la CNIL, une autorité chargée de la protection des informations personnelles recueillies dans les fichiers informatiques.
Les progrès de la technologie ont rendu caduques les procédés de protection. Aussi les pouvoirs publics ont-ils procédé à des mises à jour régulières des réglementations pour mieux coller au développement. Aujourd’hui la législation la plus aboutie semble être la directive européenne du 25 Mai 2018 dite RGPD pour Règlement Général pour la Protection des Données. Il fait « obligation pour chaque organisme de prendre des mesures pour garantir sa conformité et documenter l’organisation afin d’être en mesure de la prouver à tout instant. Avec obligation de tenir un registre décrivant tous les traitements de données » (4). L’organisme ou les entités dédiées doivent être placés sous l’autorité d’un délégué à la protection des données, un délégué affranchi de toutes tutelles gouvernementales ou administratives. Seuls les traitements en relation avec la défense nationale ou les services de sécurité sortent du champ de compétences de ce délégué.
Le quatrième et dernier écueil me paraît être le plus difficile pour ne pas dire impossible à surmonter puisqu’il affecte notre souveraineté nationale. Question primordiale : comment allons-nous protéger les données de la Nation qui vont circuler le Web d’une manière générale et le Cloud en particulier, alors que nous n’avons aucune maîtrise des canaux de cette immense toile ? Est-ce que le fait de devenir une nation digitale, va-t-il porter atteinte à notre indépendance ? Le risque, bien que minime, n’est pas totalement à exclure, mais c’est un risque que court les trois quarts de la planète. Tout porte à croire, qu’à terme on finira par trouver un cadre réglementaire international pour protéger les données propres à chacun pays.

La digitalisation du Maroc est un pari formidable et parfaitement gagnable en dépit des écueils mentionnés plus haut. Les promesses d’un développement économique et social sont réelles. On assistera à l’émergence d’un marocain nouveau qui n’est plus en conflit avec lui-même et encore moins avec son prochain. Avec la disparition du mal-être, il retrouvera le goût du vivre ensemble et le côté bénéfique qui va avec.
Les écueils rappelés plus haut sont parfaitement surmontables. Mais ce qui me tétanise, c’est la propension de nos gouvernants à faire avorter les meilleures idées. Il faut espérer que ce magnifique dessein échappe à la prédation coutumière de nos dirigeants. Est-ce que pour une fois la volonté politique et la conscience tout court guideront-elles les décideurs ?

(*) Abdelahad Idrissi Kaitouni est un ingénieur télécom diplômé de l’ENST de Paris et l’ex président de l’association des ingénieurs télécoms au Maroc.

————————————————————————————
(1) Louis-Aimé de Fouquières in revue Telecom Juin 2019 (revue spécialisée des anciens élèves de Telecom Paris)
(2) Sara Clignet in revue Telecom Juin 2019
(3) Mathieu Garrau et Laurent Botoya in revue Telecom Juin 2019
(4) À ce propos voir article de Julien Brydon In Le Monde Diplomatique de Août 2019
(5) Fabrice Mattatia in revue Telecom Juin 2019

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*