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Entretien avec M. Christophe Ponsard

Entretien avec M. Christophe Ponsard

Entretien avec M. Christophe Ponsard.Christophe ponsard lte

  1. Christophe Ponsard dirige un département de recherche au CETIC (www.cetic.be), qui est un centre belge de recherche appliquée en technologies de l’information et de la communication (TIC). M.Christophe Ponsard a été invité par la Chambre de Commerce Belgo-Luxembourgeoise du Maroc à donner l’exposé inaugural de la récente conférence Med-IT. L’exposé portait sur l’apport des TIC pour soutenir le développement des villes intelligentes en s’appuyant notamment sur leur expérience acquise en Belgique lors de la mise en œuvre de plusieurs “Living Labs” dans le cadre du réseau Creative Wallonia. Ci-après l’entretien réalisé par Ahmed Khaouja avec M. Christophe Ponsard.

1-Est ce que vous pouvez donner aux lecteurs de lte magazine en quelques lignes la synthèse de votre excellente présentation au Med-It 2016 de Skhirate à Rabat « Des villes plus intelligentes et durables via une stratégie de TIC collaboratives et ouvertes ».

Une ville peut être qualifiée d’« intelligente » quand elle rassemble un écosystème de partie-prenantes issues de multiples domaines travaillant participativement à un objectif de développement durable en termes économique, de qualité de vie et de gestion des ressources naturelles, tout en s’appuyant sur une mise en œuvre efficiente et intégrée des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Après avoir détaillé quelques aspects clefs des villes intelligentes, mon exposé s’est centré sur les processus et outils collaboratifs permettant de mettre en œuvre avec succès les TIC dans ce contexte. Au-delà de l’aspect purement technologique, divers instruments méthodologiques tels que les espaces de coworking, hackathon, living labs, ou hubs d’innovation (aussi appelés Hub Creatif en Wallonie), ont été exposés, de même que la manière de les combiner pour former un écosystème complet soutenant le développement d’une ville intelligente. Plusieurs exemples de mise en œuvre ont été donnés, notamment au niveau de l’écosystème d’une ville et d’un projet contribuant au développement durable en matière de transport et d’accessibilité.

2-comment les nouveaux outils modernes comme le big data peuvent contribuer à la bonne gouvernance des smart city?

 La gouvernance d’une ville nécessite de gérer diverses dimensions clés telles que la mobilité, l’énergie, l’eau, les bâtiments, ou les services publics. On ne peut pas bien gérer ce qu’on ne mesure pas. De nombreuses briques technologiques permettent de collecter et traiter ces données pour réaliser une gouvernance efficace. Par exemple, l’internet mobile permet à tout citoyen d’accéder à l’information où qu’il soit mais aussi de la partager. Les objets sont eux-mêmes de plus en plus interconnectés via l’Internet des Objets et l’évolution du protocole IP (IPv6). Les flux d’informations peuvent également être stockés à faible coût dans des infrastructures sur le Cloud et traités efficacement via des infrastructures Big Data et le machine learning.

 Cependant, pour que ces technologies fassent du sens et soient véritablement «intelligentes», elles doivent être pensées dans un cadre global et multidisciplinaire. Le véritable défi est d’arriver à organiser la rencontre des expertises de divers domaines pour produire un service qui pourra être qualifié d’intelligent. Pour illustrer : il est aisé de réaliser une application mobile qui mesure la consommation d’une maison mais il s’agit essentiellement d’un affichage déporté. La véritable intelligence émerge quand on arrive à mettre en relation les besoins de consommation liés aux divers appareils au sein du foyer avec l’offre en énergie interne (ex. panneaux solaires) et externe (type d’énergie disponible sur le réseau et le prix associé). Un autre exemple est la gestion de la congestion des villes qui touche à la fois des villes européennes comme Bruxelles mais aussi au Maroc où la situation de Casablanca est très préoccupante. Les solutions de mobilité doivent être pensées globalement: des solutions qui visent à rendre le trafic plus fluide ne feront qu’encourager la venue de nouvelles voitures. C’est en termes de diminution de l’importance des déplacements et de la diversité de l’offre de mobilité qu’il faut pouvoir raisonner.

3-l’écrivain américain Jeremy Rifkin affirme dans son livre « La nouvelle société du coût marginal zéro… »  entre autres qu’à terme il y aura une intégration entre le numérique et les énergies renouvelables. Comment peut envisager cette intégration dans nos smart cities?

La gestion de l’énergie est en effet une des dimensions cruciales de la gestion des villes, et d’ailleurs une préoccupation globale. La gestion intelligente de l’énergie permet d’envisager une transformation profonde des réseaux énergétiques ou “smart grid” en coordonnant la production distribuée et intermittente caractérisant l’énergie renouvelable via la mise en place de bâtiments, appareils et compteurs intelligents. Même si une production locale est possible au sein des villes via des panneaux solaires, les villes doivent surtout optimiser leur efficacité énergétique notamment en améliorant l’isolation des bâtiments et en développant un éclairage public à faible consommation.

 Jeremy Rifkin affirme aussi que cette nouvelle société du coût marginal zéro verra une évolution de notre société vers un modèle collaboratif basé sur l’échange. Afin de mettre en place une stratégie d’évolution en ville intelligente, une ville doit se doter d’un écosystème efficace permettant d’initier, de gérer et de faire évoluer en maturité un ensemble d’initiatives dans ses divers domaines clefs. Parmi les instruments disponibles, on peut citer les Living Labs pour réaliser des expérimentations en « vraie grandeur » avec des experts et des usagers, les hackathons pour expérimenter rapidement des idées, des Fab Labs, pour les prototyper voire simplement des co-working pour susciter des rencontres.

4-Le marketing du territoire vise à rendre nos villes plus intelligentes pour notamment attirer des meilleures entreprises. Comment peut-on concilier entre les besoins des citoyens et les exigences  des grandes entreprises qui potentiellement veulent s’installer dans nos villes intelligentes ?

 On touche ici à deux dimensions de durabilité: économique et sociale. La ville intelligente vise à améliorer la mobilité et à offrir des espaces de qualité au citoyen mais doit bien sûr aussi continuer à assurer une intégration des activités économiques. L’organisation du travail est certainement aussi appelée à évoluer vers plus d’intelligence: ainsi le télétravail rendu possible par les outils collaboratifs électroniques permet d’éviter des déplacements inutiles en particulier dans les secteurs tertiaire et quaternaire (hi-tech). De même le co-working permet à ces travailleurs de disposer d’environnements de travail stimulants en plus de leur bureau traditionnel. Les grandes entreprises ont déjà commencé à s’approprier tous ces outils par exemple les Living Labs leur permettent d’accélérer leur capacité d’innovation. L’organisation urbaine est également amenée à évoluer sur le plus long terme: en termes de capacité, d’organisation interne, d’efficacité énergétique et de localisation par rapport à l’évolution de la mobilité. Dans un registre similaire aux “smart cities”, les usines sont elles-mêmes en voie de mutation via le “smart manufacturing”.

5-Certains penseurs, reprochent aux acteurs des smart cities de ne pas souvent prendre en compte les poids du passé de nos villes, notamment les aspects culturels. Que pensez vous de ces critiques? Et comment le concept de « smart city architecture » pourra intégrer ces aspects culturels, qui sont importants pour sauvegarder les liens sociaux dans la cité.

 Si on se concentre uniquement sur l’aspect TIC, c’est effectivement une crainte qu’on peut avoir et c’est vrai que l’expérience des dernières années a montré que les technologies ont eu tendance à “casser” le lien social. Cependant fondamentalement, la ville intelligente vise au développement durable d’un écosystème participatif dont les citoyens sont le moteur. Le besoin de culture est fondamental pour les citoyens et naturellement une ville intelligente va générer des projets collaboratifs de cette nature. J’en veux pour preuve que le dernier Living Lab qui a été lancé en Belgique, le Click, est centré sur les industries culturelles et créatives.

 Les nouvelles technologies (mobiles, objets intelligents, réseaux sociaux…) doivent être vues comme des outils mettant en valeur tout notre patrimoine culturel (monuments, musées, théâtres…) par exemple via des applications permettant de redécouvrir des lieux et leur histoire mais suscitant aussi des rencontres et des échanges sur cette base. Cette appropriation collective et l’émergence d’une dynamique participative permet alors de recréer ou de renforcer les liens sociaux au lieu de les casser. Ceci permet aussi de régénérer une forme d’héritage culturel et d’encourager de nouvelles formes de tourisme plus durable. Ce type d’évolution est encore largement à mettre en place mais elle porte la promesse de plus d’interaction et de collaboration. En outre, elle est aussi génératrice de nouvelles formes de services et peut donc aussi stimuler l’économie.

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